Passeurs d’images

MIGRATIONS : flux, frontières, numérique

Passeurs d’images – 12e rencontres

Vendredi 19 Décembre 2014 à 10h à la Gaité Lyrique

10479447_10152904066794544_3163630669625059251_o

Publication dans la revue Projection numéro 36

« Je est un autre »

Fanny Georges est chercheur en communication (CNRS, Telecom ParisTech) et auteur de l’ouvrage Identités virtuelles. Les profils utilisateur du web 2.0, paru aux éditions Questions théoriques en 2010.

L’identité en ligne est devenue un espace de l’expérience du « je » comme un autre. L’utilisateur, en créant un avatar pour communiquer ou voyager dans les mondes virtuels, produit une entité qui remplace son corps dans cette seconde vie. Identité à dominante fictive et imaginaire dans les jeux en ligne ou les chats 3D comme Second Life, ou identité au caractère réaliste dans les récentes applications de réseaux sociaux comme Facebook, l’avatar prend de multiples formes, du personnage en 3D à la feuille de profil.

Hekkah est une œuvre de net art générant un avatar composé de flux d’informations Facebook. « HEKKAH est constituée d’un profil et d’une application facebook prolongés par une installation interactive. Ces deux espaces sont connectés dynamiquement et dialoguent dans un processus rétroactif. En devenant ami d’HEKKAH à travers son profil facebook, le public accepte d’alimenter un projet artistique visible dans un espace d’exposition: HEKKAH est une interface entre l’art et le monde. » Créée par le collectif Acting Without Reality (AWR), composé de Raphaël Isdant, Thomas Cheneseau, et Samuel Huron, HEKKAH est une sculpture informationnelle qui incarne la quintessence de l’ « identité web 2.0 » : « HEKKAH est une entité numérique omnisciente et curieuse, qui habite les réseaux sociaux du web dans le but de se nourrir de nos vies quotidiennes. » Que devient l’identité à la lumière des traces de nos vies quotidiennes informatisées ?

Hekkah révèle l’essence de l’expérience identitaire sur internet : le flux. Dans le web « 1.0 », l’utilisateur était maître de sa représentation et se présentait généralement par les informations qu’il choisissait lui-même pour se présenter. Dans les applications du web 2.0, l’utilisateur n’est plus seulement déterminé par les informations qu’il saisit lui-même pour se présenter, mais également par des informations sur ses activités qui sont captées par les applications et notifiées sur sa page de profil : « untel est désormais ami avec untel », « untel a téléchargé telle application et a obtenu tel résultat au test de personnalité »: les flux d’activités qui structurent le corps d’Hekkah représentent l’essence de cette identité comme flux d’informations. Ce corps est comparable à l’hexis corporelle, le corps informé par ses actions.

Les dispositifs pourvus de systèmes de géolocalisation permettent de localiser les utilisateurs, parfois à leur insu. L’identité est devenue agissante, c’est-à-dire non plus fondée sur des informations volontairement saisies pour se représenter, mais fondée sur une captation des activités de l’utilisateur. Pour exister, il devient dès lors nécessaire d’agir, de se manifester en permanence pour prendre existence. A l’image de Facebook, Hekkah se nourrit des informations qu’elle peut capturer sur les activités de l’utilisateur. HEKKAH met en scène ce qu’est devenue l’identité aujourd’hui : un agrégat de traces sur des activités, des changements de statut, des billets publiés, par elle et par ses « amis » Facebook. Si son réseau la raye de ses contacts, elle disparaît ; si le réseau n’a plus d’activités, elle disparaît. Pur produit de la consommation à l’œuvre dans les réseaux sociaux, HEKKAH donne forme à l’idéologie implicite du web 2.0. Elle se nourrit des activités en ligne de ses « contacts » ; son existence dépend de l’activité de ses « contacts ».

Hekkah nous montre les limites du paradigme identitaire développé par le web 2.0. Pour exister, il faut être perçu : l’identité numérique donne des outils pour démultiplier les indices de l’existence. Etre visible sur le web permet d’accroître le rayonnement identitaire, en permettant d’élargir son réseau social et d’être visible potentiellement par des millions d’utilisateurs. En cela, l’identité numérique, plutôt que de présenter le je comme un autre, donne la possibilité de consolider la construction de sa réputation et de l’image de soi, en donnant l’illusion de maîtriser enfin ces marqueurs sociaux que, dans la vie non interfacée, le corps porte dans une contingence déterministe. Mais aujourd’hui, la liberté s’altère à l’aulne de ce corps capturé, numérisé, tracé. En laissant le sentiment que son existence dépend de sa captation.

AUTO-ARCHIVE

AUTOARCHIVAGE IMMÉDIAT COMME ŒUVRE // Direction du projet de recherche (EESAB)

L’art numérique et la textualité d’internet ont profondément transformé le principe et les modalités de l’écriture qui emprunte des supports de plus en plus interactifs. L’utilisation des supports artificiels de mémoire par les artistes au cœur même du processus de création, tend à réduire encore la distance qui sépare l’acte de création et sa restitution finale. Le blog, notamment, a été investi par de nombreux artistes numériques et contemporains, jusqu’à en faire œuvre : à la fois interface, atelier ouvert, c’est un processus de création partagé qui se rapproche d’une pratique de notation quotidienne comme peut le faire Jonas Mekas ou encore au « hupomémata » tels qu’évoqués par Foucault dans « l’écriture de soi ».

L’apparition des blogs a permis un nouveau type d’archivage : l’auto-archivage immédiat, qui, non figé, se reconstitue en permanence, et sur lequel le lecteur peut interagir. Ainsi, l’œuvre-archive inclut sa genèse, ses hésitations, ses retours, ses commentaires, ses silences, sa réception. Cette émergence produit de nouvelles formes plastiques et esthétiques fondées sur le réseau, l’interactivité, le flux, le fragment, la pluralité des discours.

A ce jour, les blogs, que ce soit comme outils pour les créateurs, comme moyen plastique pour les artistes, ou dans le milieu des étudiants en art, sont extrêmement répandus. Or, il n’existe aucune recherche qui rende compte de l’étendue et de la qualité de ce phénomène. Encore moins de retour critique et d’expériences concrètes & conscientes de cette pratique. Cette recherche s’inscrit de manière générale dans un large mouvement contemporain qui regroupe l’archive comme objet media, et l’archivage comme œuvre & comme principe relationnel. Une partie de cette recherche sera donc consacrée aux différents principes de documentations comme projet. Car il ne s’agit pas ici de lister un nombre d’expérimentations ou d’espaces d’archivages d’artistes dont le contenu serait intéressant, mais bien de s’emparer de ces outils et les transformer en matière à pratiquer une recherche jusqu’à en faire œuvre, tout en y portant un regard critique.

Direction sicentifique : Julie Morel
Équipe de recherche : Dominique Moulon, Gwenola Wagon, Grégory Chatonsky, Karine Lebrun, Reynald Drouhin, Sylvie Ungauer
Chercheurs & artistes associés à la recherche : Yannick Liron, Thomas Daveluy, Damien Schultz

Contribution du projet Hekkah pour la publication de cette recherche (Octobre 2013)

558864_10151960182609544_814200131_n